13 mars 2011

Le deuxième sexe (de Beauvoir)

Beauvoir

 

Cet ouvrage en deux tomes a fait date dans l’histoire du féminisme au 20ième siècle. Ce sont des analyses et des propos d’une grande valeur. Simone de Beauvoir procède, en premier lieu, par l’exposition des positions sur la femme qui viennent de la biologie, de la psychanalyse et du matérialisme historique (Engels surtout, avec L’Origine de la famille, et moindrement Marx, ainsi qu’Auguste Bebel pour le socialisme).

L’altérité

Elle débute le premier chapitre, introduction, en mentionnant la question de l’altérité dans laquelle elle est inspirée par la position hégélienne de la dialectique du maître et de l’esclave (position qui se retrouve dans la Phénoménologie de l’esprit, ouvrage qu’elle a participé a faire connaître en France et qui a fortement marqué Sartre pour l’écriture de L’Être et le néant). Il y a aussi l’influence de Lévis-Strauss qui venait juste de lui communiquer sa thèse. Elle en retient ceci : «Le passage de l’état de Nature à l’état de Culture se définit par l’aptitude de la part de l’homme à penser les relations biologiques sous forme de système d’oppositions : la dualité, l’alternance, l’opposition et la symétrie, qu’elles se présentent sous des formes définies ou des formes floues, constituent moins des phénomènes qu’il s’agit d’expliquer que les données fondamentales et immédiates de la réalité sociale». Elle poursuit en corroborant les considérations hégéliennes du maître. «Hegel découvre dans la conscience (une) fondamentale hostilité de la conscience à l’égard de toute autre conscience.» Mais il nous faut fournir, ici, des explications. Le propos cité de Lévis-Strauss n’invente rien, il suffisait de lire Hegel, qui, lui, est un véritable innovateur qui a proposé, avant tout autre tentative, une psychologie des catégories de la raison et de sa formation. À la lecture de la Phénoménologie, on est quelque peu embarrassé. On découvre que c’est la synthèse finale de la philosophie. Tout ce qui viendra par la suite sera condamné à répéter, si les apprentis philosophes n’ont pas lu cet ouvrage. Le Savoir est en quelque sorte achevé. Tout a été dit, si on considère cette lecture avec les connaissances aristotéliciennes, bien sûr. Du côté des femmes, mais dans d’autres disciplines, il y aura Rosa Luxembourg, Mélanie Kleine, Hélène Deutch et Simone de Beauvoir qui apporteront une contribution notable, mais cela reste malheureusement quelques petites découvertes venues après les grandes qui ont été fait au masculin. C’est ainsi, c’est dommage, mais les principales intéressées le savaient que trop bien. Difficile d’être tard venu. De Beauvoir mentionne, par contre, que c’est très malhonnête, et c’est vrai, de la part des hommes de se cacher derrière des génies pour continuer, aujourd’hui, à prétendre que le masculin est plus apte avec les choses de l’esprit. Mais il faut mentionner que selon notre auteure, c’est Sartre qui amenait les concepts abstraits et que de Beauvoir avait comme tâche de les tester en leur redonnant une application plus opérationnelle au niveau des faits. Donnons, maintenant les concepts hégéliens.

Tout commence par l’En soi, la conscience animale. Par la suite, apparaît le Pour soi, la conscience de soi (Erectus, premier hominien qui enterre ses morts). Mais il faut que la conscience de soi soit redoublée par la conscience, ce qui donnera l’En soi Pour soi. Pour cela il faudra qu’une autre conscience nous reconnaisse comme conscience. Ceci se fait dans une lutte pour la vie (être prêt à mourir pour mettre en jeu sa vie). S’il y a mort, le processus avorte. Pour pouvoir passer à cette étape, il faut que le moins fort abdique et demande la permission de vivre, mais sous une autre forme (la dialectique maître-esclave se met en branle). Mais cet état de fait est une impasse dans le but poursuivit. Il faut que nous soyons reconnus par une conscience libre (la toute dernière étape sera d’être reconnu par un pair (un guerrier courageux reconnu par un autre guerrier courageux, un sociologue reconnu par des sociologues (idée importante de Bourdieu pour pouvoir valider l’importance d’une œuvre scientifique). On devine donc que de Beauvoir n’invente rien. La femme assujettie va devoir devenir En soi Pour soi pour que l’homme devienne enfin véritablement libre de sa subjectivité qui le contraint à percevoir, imaginer et nommer la femme inférieure. La lutte de la libération de la femme est donc cette lutte, et elle semble être réalisée. L’ouvrage de Simone de Beauvoir perd ainsi de son actualité. Elle reste une œuvre importante, mais qu’il faut dépasser dans l’ordre du discours. Hegel avait déjà atteint cette étape dans le fait qu’il était parvenu à dépasser l’En soi Pour soi vers l’ultime étape de la Raison Absolue. Cette étape est paradoxalement qu’il faille désabsolutiser le soi. Donnons les explications de notre auteure. L’homme se perçoit comme le sujet Absolu fondateur des caractéristiques et qualités : courage, détermination, raison (la femme devient l’altérité, l’opposé strausien : craintive, impulsive, sensible, sentimentale, irrationnelle, ect.) Il faudra donc que l’homme sorte de cette logique duale absolutisante (cesser de parler de l’éternel féminin). L’auteure du deuxième sexe nous donne la piste : on ne naît pas femme, on le devient. Idem pour l’homme. Donc, invitation à déessentialiser nos conceptions sur les deux sexes. Désabsolutiser le soi pour passer à la Raison Absolue et ainsi pouvoir se considérer comme égaux dans la différence.

Les données de la biologie

Il faut lire ce chapitre qui est une assez belle maîtrise des mécanismes de la procréation. Je retiens quelques phrases. Avant d’entrer dans les théories elle mentionne ceci : «il (l’homme) est fier au contraire si l’on dit de lui  «C’est un mâle!». Le terme femelle est péjoratif non parce qu’il enracine la femme dans la nature, mais parce qu’il la confine dans son sexe; et si ce sexe paraît à l’homme méprisable et ennemi même chez les bêtes innocentes, c’est évidemment à cause de l’inquiète hostilité que suscite en lui la femme (sa jouissance supérieure); cependant il veut trouver dans la biologie une justification de ce sentiment. Ajoutons que pour un anthropologue québecois, la pornographie est une tentative pour comprendre la femme, démystifier les mécanismes de la jouissance et ainsi atteindre une partie de sa psyché. Il faut avouer que c’est un peu maladroit et réducteur. Continuons les citations. «(…) en beaucoup d’espèces le mâle apparaît comme radicalement inutile.» «Chez l’araignée géante, la femelle porte ses œufs dans un sac jusqu’à ce qu’il arrive à maturité : elle est beaucoup plus grande et robuste que le mâle, et il arrive qu’elle le dévore après l’accouplement; on observe les même mœurs chez la mante religieuse autour de laquelle s’est cristallisé le mythe de la féminité dévorante.» Parlant des mammifères évolués : «Le coït est une opération rapide et qui ne diminue pas la vitalité du mâle. Il ne manifeste à peu près aucun instinct paternel. Très souvent il abandonne la femelle après l’accouplement. Quand il demeure près d’elle comme chef d’un groupe familial (famille monogamique, harem ou troupeau) c’est par rapport à l’ensemble de la communauté qu’il joue un rôle protecteur et nourricier; il est rare qu’il s’intéresse directement aux enfants.» La phrase suivante provient d’une conception existentialiste. «(…) créer c’est faire éclater au sein de l’unité temporelle un présent irréductible, séparé; et il est vrai aussi que dans la femelle c’est la continuité de la vie qui cherche à se réaliser en dépit de la séparation; tandis que la séparation en forces neuves et individualisées est suscitée par l’initiative mâle; il lui est donc permis de s’affirmer dans son autonomie» (et de se voir comme plus affranchit des lois de l’espèce, de l’instinct et des sentiments). «Si (la femme) on la compare au mâle celui-ci apparaît comme infiniment privilégié : elle (sa sexualité) se déroule d’une manière continue, sans crise et généralement sans accident.» «Car le corps étant notre prise sur le monde, le monde se présente tout autrement selon qu’il est appréhendé d’une manière ou d’une autre» (différence de perspective entre hommes et femmes). «Si le corps n’est pas une chose, il est en situation : c’est notre prise sur le monde et l’esquisse de nos projets. (…) La femme est plus faible que l’homme (…). À cette faiblesse s’ajoutent l’instabilité (hormonale), le manque de contrôle et la fragilité dont nous avons parlé : ce sont des faits. Sa prise sur le monde est donc plus restreinte (…). C’est dire que sa vie individuelle est moins riche que celle de l’homme (ce qui n’est plus le cas, aujourd’hui).» «le principe mâle crée pour maintenir, le principe femelle maintient pour créer (…).» «Ce n’est pas en tant que corps, c’est en tant que corps assujetti à des tabous, à des lois, que le sujet prend conscience de lui-même et s’accomplit : c’est au nom de certaines valeurs qu’il se valorise (Bouglé).» Donc « la biologie ne suffit pas à fournir une réponse à la question qui nous préoccupe : pourquoi la femme est-elle l’Autre?».

Le point de vue psychanalytique

La critique que formule de la psychanalyse, Simone de Beauvoir, est vraiment pertinente. Elle commence par le point fort et le progrès de cette science sur la psycho-physiologie. Elle dit que «c’est de considérer qu’aucun facteur n’intervient dans la vie psychique sans avoir revêtu un sens humain; ce n’est pas le corps-objet décrit par les savants qui existe concrètement, mais le corps vécu par le sujet». Ce qui fait que si on veut figer une nature féminine, on perd une grande partie de la compréhension du phénomène humain. Pour la sociologie qui se respecte, il faut toujours ménager une petite place aux valeurs qui font sens. La preuve : on a tous connu de ses êtres qui entre chez nous et qui ont aucun respect pour notre environnement intérieur. En quelques minutes, ils sont prêts à repartir, croyant avoir tout vu, alors que tout fait sens. Il y a des raisons pourquoi on a choisi des couleurs ou aucune couleur. Pourquoi certaines personnes ont des bougies aromatisées dans la salle de bain. D’autres, amoncellent des livres un peu partout, etc. On ne peut pas arriver à quelque chose de vraiment concluant si on ne tient pas compte des valeurs, en science humaine. Je ne sais pas si la psychanalyse a échoué à ce niveau, mais le matérialisme, il semblerait que oui.

«Ce n’est pas la nature qui définit la femme : c’est celle-ci qui se définit en reprenant la nature à son compte dans son affectivité.» Pour la psychanalyse on doit dire que c’est un système qui a utilisé des concepts rigides que l’on doit accepter comme étant admis. Les critiquer risquent de provoquer de sérieux problèmes à la théorie. «Freud a refusé n’étant pas philosophe de justifié philosophiquement son système (…). Cependant il y a derrière toutes ses affirmations des postulats métaphysiques : utiliser son langage, c’est adopter une philosophie.» Ici, de Beauvoir aurait dû nous énumérer ces postulats pour que l’on puisse vérifier, valider ce qu’elle avance. Après avoir définit le complexe d’Œdipe, Freud tentera de comprendre le cheminement de la petite fille. Ce sera le complexe d’Électre. Celui-ci semble trop calqué sur son pendant masculin. Mais, il a tout de même conscience que le cas féminin est plus complexe. Ce que nous apprendra La psychologie des femmes. Voyons le résumé qu’en fait l’auteur du Deuxième sexe. «(…) le sentiment de frustration de la fillette est d’autant plus cuisant qu’aimant son père elle se voudrait semblable à lui; et inversement ce regret fortifie son amour : c’est par la tendresse qu’elle inspire au père qu’elle peut compenser son infériorité. La fillette éprouve à l’égard de sa mère un sentiment de rivalité, d’hostilité. Puis chez elle aussi le Surmoi se constitue, les tendances incestueuses sont refoulées; mais le Surmoi est plus fragile : le complexe d’Électre est moins net que l’Œdipe, du fait que la première fixation a été maternelle; et puisque le père était lui-même l’objet de cet amour qu’il condamnait, ses interdits avaient moins de force que dans le cas du fils rival. Comme son évolution génitale, on voit que l’ensemble du drame sexuel est plus complexe pour la petite fille que pour ses frères : elle peut être tentée de réagir au complexe de castration en refusant sa féminité, en s’entêtant à convoiter un pénis et à s’identifier au père; cette attitude la conduira à demeurer au stade clitoridien, à devenir frigide ou à se tourner vers l’homosexualité.» Ce qui invalide le complexe de castration, c’est que plusieurs fillettes découvrent très tardivement le sexe masculin. Autrement dit, il n’y a pas de convoitise, peut-être du regret, car «la convoitise de la fillette, lorsqu’elle apparaît, résulte d’une valorisation préalable de la virilité». Un peu plus loin elle précise que «un des grands problèmes de l’érotisme féminin, c’est que le plaisir clitoridien s’isole : c’est seulement vers la puberté, en liaison avec l’érotisme vaginal, que se développent dans le corps de la femme quantité de zones érogènes (…). Par ailleurs, si on distingue l’affectivité de la sexualité, on a plus les moyens de la définir.» Dernière distinction : l’originalité du désir féminin, puisqu’il se porte sur un être souverain qui concentre en lui l’autorité. La mère, elle, «n’est pas divinisée par le désir qu’elle inspire au fils». Mais dans certain cas le père est un perdant (dominé) et la mère une battante que les enfants admirent.

Par la suite, on passe à Alfred Adler. Celui-ci a fortement réagit au pansexualisme et à la génitalité freudienne, mais en faisant l’erreur inverse d’aucunement en tenir compte. Pour lui, ce qui compte c’est la volonté de puissance et la possible frustration de l’enfant constatant que son rêve de toute puissance n’est pas effectif. Donc complexe d’infériorité. «(…) ce conflit le conduit de mille subterfuges pour éviter l’épreuve du réel qu’il craint de ne pas pouvoir surmonter; le sujet établit une distance entre lui et la société qu’il redoute : de là proviennent les névroses qui sont un trouble du sens social (cette idée lui vient du philosophe de Sils-Maria, mais il retient que le côté négatif de la volonté de puissance, alors que celle-ci peut se retrouver à agir autant dans l’écriture d’un poème (volonté de saisir le monde) que dans la lutte et le pouvoir). En ce qui concerne la femme, son complexe d’infériorité prend la forme d’un refus honteux de sa féminité : ce n’est pas l’absence du pénis qui provoque ce complexe mais tout l’ensemble de la situation; la fillette n’envie le phallus que comme le symbole des privilèges accordés aux garçons; la place qu’occupe le père dans la famille, l’universelle prépondérance des mâles, l’éducation, tout la confirme dans l’idée de la supériorité masculine. Plus tard, au cours des rapports sexuels, la posture qui place la femme sous l’homme est une humiliation nouvelle. Elle réagit par une protestation virile; ou bien elle cherche à se masculiniser, ou bien avec des armes féminines elle engage la lutte contre l’homme (dans certains cas, la prostitué méprise l’homme, mais continue tout de même son activité, avec des sentiments ambivalents qui peuvent être très problématiques; j’y reviendrai, après avoir effectué la lecture de La psychologie des femmes). C’est par la maternité qu’elle peut retrouver dans l’enfant un équivalent du pénis. Mais ceci suppose qu’elle commence par s’accepter intégralement comme femme, donc qu’elle assume son infériorité. Elle est divisée contre elle-même beaucoup plus profondément que l’homme.» À la lecture de ce qui suit, on peut conclure que Freud et Adler ne s’oppose pas vraiment, ils sont complémentaires. Concernant le complexe d’infériorité, on doit nuancer. Beaucoup de personnes ne vivront pas ce problème, grâce à un bon estime de soi stable. Ils échapperont, dans une certaine mesure seulement, au schéma adlérien. Pour le freudisme, on doit dire que l’erreur à été commise par beaucoup de lecteurs qui ont absolutisé la théorie en la constituant en doctrine. Celle-ci nous explique beaucoup de phénomènes, mais n’est pas la vérité ultime et définitive. C’est le lot du fanatisme de perdre son sens critique. Et la psychanalyse a engendré beaucoup de fanatiques. Heureusement, on en ait, aujourd’hui, revenu. Mais on ne doit pas tout jeter. Il reste certaine trouvaille, comme le principe de plaisir et le principe de réalité, qui permettent d’expliquer beaucoup de chose, comme la dépression.

Elle poursuit sa critique de la psychanalyse, mais cela se corse un peu, vu que c’est une critique des fondements. Elle mentionne que tous les psychanalystes échouent à rendre raison du sens et de l’unité de la vie, d’autant plus qu’ils ne prennent pas en compte la présence des valeurs. Elle parle «d’intentionnalité originelle de l’existence». «Faute de remonter à cette source, l’homme apparaît comme un champ de bataille entre les pulsions et les interdits également dénués de sens et contingents.»  De Adler, elle dit : «(…) il a abordé le problème de la valorisation (donc des valeurs; ce qui fait qu’elle semble se contredire), mais il n’est pas remonté à la source ontologique des valeurs reconnues par la société et il n’a pas compris que des valeurs étaient engagées dans la sexualité proprement dite, ce qui l’a conduit à en méconnaître l’importance. Mais peut-être qu’elle en demande un peu trop, vu qu’Adler n’est pas un ontologue, qu’il ne devait pas nécessairement traiter de la question de l’être. «Il ne faut pas prendre la sexualité comme une donnée irréductible; il y a chez l’existant une recherche de l’être plus originel; la sexualité n’est qu’un de ces aspects.» Elle parle plus loin du problème de la liberté versus l’inconscient et l’inconscient collectif : «(…) cet inconscient fournirait à l’homme des images toutes faites et un symbolisme universel; c’est lui qui expliquerait les analogies des rêves, des actes manqués, des délires, des allégories et des destinées humaines (…)».  Elle propose que la liberté peut être compatible avec certaines contraintes. Ce qui est la réaction de l’existentialisme à la psychanalyse, la fameuse proposition de l’existence qui précède l’essence. «(…) les situations et les conduites se répètent; c’est au sein de la généralité  et de la répétition que jaillit le moment de la décision.» Par ailleurs, dans les histoires individuelles on découvre des types généraux que la psychanalyse exploite. «(…) des individus analogues placés dans des conditions analogues, saisiront dans les données des significations analogues (…).»

Suit des propos intéressants sur l’aliénation par l’objet et le pénis du petit garçon. Pour notre auteur, l’angoisse de la liberté pousse le sujet «à se rechercher dans les choses, ce qui est une manière de se fuir». Elle reprend l’analyse de Heidegger et mentionne que c’est une façon de résoudre un problème qui tend vers l’inauthenticité. Le pénis est perçu comme un objet étranger en même temps qu’il est le petit garçon. Ce peut être, au début, a prime abord, un jouet qui procure un plaisir subjectivement ressenti. La fonction urinaire et l’érection apparaissent comme maîtrisées par la volonté et spontanée; donc à la fois comme soi-même et un autre. Le fait que l’on dise que l’homme pense avec son pénis n’est pas faux, parce qu’il peut traduire sa valeur. «On conçoit alors que la longueur du pénis, la puissance du jet urinaire, de l’érection, de l’éjaculation deviennent pour lui la mesure de sa valeur propre.» Qu’en est-il du cas de la femme, qui, comme on le soupçonne, est encore, de loin, plus compliqué et plus aliénant.  «Privée de cet alter ego (le pénis) la petite fille ne s’aliène pas dans une chose saisissable, ne se récupère pas : par là, elle est conduite à se faire tout entière objet, à se poser comme l’Autre; la question de savoir si elle s’est ou non comparée aux garçons est secondaire; l’important c’est que même non connue par elle, l’absence du pénis l’empêche de se rendre présente à elle même en tant que sexe; il en résultera maintes conséquences.» Il faut noter que l’homme fait le même raisonnement inconscient en considérant la femme comme objet de son désir qui lui procurera du plaisir, tout comme son pénis objectivé. Ce qui nous donne les clés de compréhension pour saisir pourquoi l’érotisme génital de l’homme n’est pas très sophistiqué, car il ne s’étend pas vraiment au reste du corps comme celui de la femme, et qu’il ne ressent pas le plaisir des préliminaires, chose qu’il doit apprendre de sa partenaire. «(…) le phallus prend tant de valeur parce qu’il symbolise une souveraineté qui se réalise en d’autres domaines.» On ne peut pas savoir si ces propos sont de Simone de Beauvoir. Si c’est le cas elle est très innovatrice dans la saisie de la problématique. Le symbolisme du pénis fonde un véritable privilège humain. Comme elle le dit ce privilège n’est pas ressentit par la petite fille dans son complexe d’Électre, mais le sera plus tard comme le souligne Adler.

On ne peut pas dire qu’un femme est une femelle, avec son essence figé à tout jamais, mais qu’elle prend conscience de sa féminité comme membre de la société, dans laquelle l’univers des significations sociales lui donne des repères pour se percevoir et se penser. Elle a donc la liberté de se choisir à travers ce monde, même s’il est un peu figé. Notre auteure fixe les buts de son ouvrage : «D’autre part, nous poserons tout autrement le problème de la destinée féminine : nous situerons la femme dans un monde de valeurs et nous donnerons à ses conduites une dimension de liberté». Ce qui fait que chaque femme à la possibilité de sortir définitivement de la relation objectale. «Nous pensons qu’elle a à choisir entre l’affirmation de sa transcendance et son aliénation en objet; elle n’est pas le jouet de pulsions contradictoires; elle invente des solutions entre lesquelles existe une hiérarchie éthique.» Il faut ainsi sortir de la normalité de la psychanalyse qui substitue l’autorité à la valeur, la pulsion au choix. Sous certains rapports, cette psychologie est mécaniste et admet difficilement la création qui peut se produire à tout instant et nous libère du côté pulsionnelle des affectes. Si l’évolution dans la normalité schématique s’arrête en cour de route, il nous faut admettre que cet état de chose peut provenir de choix consentit, donc des fins librement posées. L’existentialisme ne serait accepter la posture psychanalytique puisque que ce n’est pas tant le passé qui détermine le choix que l’avenir  «vers lequel (on) se projette». Kant dirait que nous ne sommes pas agit par des causes ou des mobiles, mais nous nous déterminons par des raisons délibératives; d’où la possibilité d’un agir moral véritable.  De Beauvoir termine en disant et précisant son projet : «Pour nous la femme se définit comme un être humain en quête de valeurs au sein d’un monde de valeurs, monde dont il est indispensable de connaître la structure économique et sociale; nous l’étudierons dans une perspective existentielle à travers sa situation totale.»

Le matérialisme historique

Reprenant les idées du cartésianisme, le matérialisme historique de Marx et Engels considère que la société humaine «ne subit pas passivement la présence de la nature, elle la reprend à son compte». D’où l’injonction de tansformer le monde plutôt que de tout simplement l’interpréter, comme l’a fait Hegel. Il nous faut remettre la dialectique sur ses pieds, puisqu’elle marchait sur la tête. Du côté féminin : «la conscience que la femme prend d’elle-même n’est pas définie par sa seule sexualité : elle reflète une situation qui dépend de la structure économique de la société, structure qui traduit le degré de l’évolution technique auxquelles est parvenue l’humanité».

L’origine de la famille

Ce court ouvrage ou essai de Engels est assez important. Sa démarche lui vient d’un anthropologue et ethnologue qui venait à peine de publier à cette époque (Lewis Henry Morgan). C’est donc tout à son honneur d’avoir reconnu l’importance des données de cette recherche précieuse. Qu’apprenons-nous dans tout cela? «L’histoire de la femme dépendrait essentiellement de celle des techniques (ce qui est en grande partie admis, aujourd’hui). À l’âge de la pierre, quand la terre était commune à tous les membres du clan, le caractère rudimentaire de la bèche, de la houe primitive limitait les possibilités agricoles : les forces féminines étaient à la mesure du travail exigé par l’exploitation du jardin. Dans cette division primitive du travail, les deux sexes constituent déjà en quelque sorte deux classes; entre ses classes il y a égalité; tandis que l’homme chasse et pêche, la femme demeure au foyer : fabrication des poteries, tissage, jardinage; et par là elle a un grand rôle dans la vie économique. Par la découverte du cuivre, de l’étain, du bronze, du fer, avec l’apparition de la charrue, l’agriculture étend son domaine : un travail intensif est exigé pour défricher les forêts, faire fructifier les champs. Alors l’homme recourt au service d’autres hommes qu’il réduit en esclavage. (…) maître des esclaves et de la terre, l’homme devient aussi propriétaire de la femme. C’est là «la grande défaite historique du sexe féminin». Elle s’explique par le bouleversement survenu dans la division du travail par suite de l’invention des nouveaux instruments.» Dans cette situation le travail de l’homme lui apparaît plus productif que celui de la femme. Le patriarcat supplante le matrillinéisme (la transmission du domaine de la femme à son clan), et la femme vie l’oppression sociale. Son oppression sociale résulte de son oppression économique. On doit donc conclure que la domination de la femme par l’homme est un fait de culture plutôt qu’un état de nature, et que l’égalité entre les hommes et les femmes a fort probablement existé dans ce passé que décrit Engels. Beaucoup plus tard, dans la grande industrie moderne, la femme redevient productive, même si elle est à salaire moindre; les conditions de sa libération sont présentes. Le problème de la femme se réduit à celui de sa capacité (ce que l’histoire prouve abondamment, puisque aujourd’hui, elle a les mêmes droits que l’homme depuis qu’elle peut occuper presque tous les mêmes postes que les hommes). Ses capacités de travail étant «puissantes au temps où les techniques étaient adaptées à ses possibilités, détrônée quand elle est venue incapable de les exploiter, elle retrouve dans le monde moderne son égalité avec l’homme».

Pour terminer ce chapitre, de Beauvoir entame une critique du matérialisme historique valable, mais qui est un peu malhonnête. C’est-à-dire qu’elle va reprocher à celui-ci de n’être pas capable d’expliquer en profondeur le passage du régime communautaire à la propriété privée. Je ne sais même pas si on peut être capable de l’établir, aujourd’hui. Il y a eu des progrès : la conception dialectique du matérialisme historique à été dépassée, certes, mais les nuances semblent assez légères. Les conceptions marxo-engelsiennes sont encore enseignées comme moment important dans l’histoire de la pensée occidentale. Donc, on peut tout de même dire que ce qu’à permis la découverte du bronze, c’est la capacité de l’homme à éprouver son pouvoir sur la nature, d’en prendre possession. De se découvrir comme créateur, comme générateur d’activités autonomes. Mais dans ce processus il y a, au départ, aliénation : il se cherche dans des objets qui le représente. Pour ce qui en est de l’oppression, on peut être d’accord sur un point : «la division du travail par sexe aurait pu être une association amicale». Ce qui a été le cas dans différentes cultures jusqu’à très récemment. Pour notre auteure le phénomène d’asservissement «est une conséquence de l’impérialisme de la conscience humaine qui cherche à accompagner objectivement sa souvraineté». Dans ce rapport, contrairement au prolétariat qui veut sa suppression comme classe et celle du bourgeois exploiteur, la femme ne veut pas se supprimer, mais modifier ses rapports sociaux et ceux de la famille. Les tentatives en Union Soviétique l’on démontrées; la suppression des classes n’a pas libéré la femme; elle se devait d’être agréable physiquement pour son homme, comme le proposait la propagande. D’autant plus que supprimer la famille n’est pas une solution : Sparte et le régime Nazi le prouvent. On ne peut pas non plus réglementer l’instinct sexuel, puisque dans le désir d’enfant, on doit engager des valeurs. «Ce qui est certain c’est qu’il ne se laisse pas intégrer au social parce qu’il y a dans l’érotisme une révolte de l’instant contre le temps, de l’individuel contre l’universel (c’est ce que dira Alberoni à propos du moment où l’on tombe amoureux)…» «Il est impossible (…) de considérer la femme uniquement comme force productrice : elle est pour l’homme une partenaire sexuelle, une reproductrice, un objet érotique, une Autre à travers laquelle il se cherche lui-même.» Nous sommes d’accord sur un autre point : l’abstraction homo oeconomicus ne nous permet pas de résoudre l’interrogation qui porte sur la situation de la femme à une certaine époque. La femme concrète est plus complexe que cela : le monisme psychanalytique et matérialiste (on entend par là que l’économie explique presque tout; ce qui n’était pas tout à fait la conception marxienne). Pour notre auteure, pour aller plus loin, il faut considérer «le projet fondamental de l’existant se transcendant vers l’être. Ce que nous verrons dans la suite, probablement dans le deuxième tome.

Conclusion

Je termine le premier tome du Deuxième sexe par les quatres premières pages de la section histoire. Ces pages sont probablement les plus importantes qu’ait écrit de Beauvoir. On comprend enfin les raisons de la domination masculine. Elle débute en disant que le monde a toujours appartenu aux mâles. «On comprend donc que l’homme ait eu la volonté de dominer la femme : mais quel privilège lui a permis d’accomplir cette volonté? » S’ensuit des considérations hégéliennes. Premièrement, elle prétend que les hordes primitives ne s’intéressaient pas du tout à leur postérité. «N’étant pas rivées à un territoire, ne possédant rien, ne s’incarnant en aucune chose stable, elles ne pouvaient se former aucune idée concrète de la permanence; elles n’avaient pas le souci de se survivre et ne se reconnaissaient pas dans leur descendance; elles ne craignaient pas la mort et ne réclamaient pas d’héritiers; les enfants constituaient pour elles une charge et non une richesse. (…) La femme qui engendre ne connaît pas l’orgueil de la création, elle se sent passif de forces obscures (…)». Mettre au monde des enfants et s’en occuper n’est qu’une fonction naturelle, ce n’est aucunement un projet. Et c’est ici que nous comprenons la problématique : la femme est rivée à l’immanence de la reproduction qui est presque sans valeurs. Pour l’homme, c’est différent; il risque sa vie dans des luttes à mort; il transcende donc la vie pour entrer dans la dimension du projet. Cette transcendance, de loin supérieure à l’immanence féminine créera des valeurs masculines exclusivement : le courage, la détermination, la tempérance, l’amour du beau et du bien et la recherche de la connaissance. Nous avons donc la raison légitime de la supériorité masculine : la création d’un univers transcendant. L’homo faber est un créateur; il a besoin de construire des pirogues pour pouvoir pêcher le poisson; il confectionne des massues et des arcs, etc. «Le guerrier pour augmenter le prestige de la horde, du clan auquel il appartient, met en jeu sa propre vie. Et par là il prouve avec éclat que ce n’est pas la vie qui est pour l’homme la valeur suprême mais qu’elle doit servir des fins plus importantes qu’elle-même (pour Aristote, la contemplation). «La pire malédiction qui pèse sur la femme c’est qu’elle est exclue de ces expéditions guerrières; ce n’est pas en donnant la vie que l’homme s’élève au-dessus de l’animal; c’est pourquoi dans l’humanité la supériorité est accordée non au sexe qui engendre mais à celui qui tue.» En dépassant la mort, l’homme «invente et forge l’avenir». «Le privilège du Maître vient de ce qu’il affirme l’Esprit contre la Vie par le fait de risquer sa vie : mais en fait l’esclave vaincu a connu ce même risque; tandis que la femme est originellement un existant qui donne la vie et ne risque pas sa vie; entre le mâle et elle il n’y a jamais eu de combat; la définition de Hegel (de l’esclave immanent) s’applique singulièrement a elle.»

Terminons ainsi; et c’est là notre réponse à l’assujettissement de la femme; chose qui nous devient compréhensible et que ne suspecte pas les divers courants féministes qui ont trop souvent tendance a voir l’homme comme une bête dominante sans raison apparente, et agressif si son statut est remis en question: «La femelle est plus que le mâle en proie à l’espèce; l’humanité a toujours cherché à s’évader de sa destinée spécifique; par l’invention de l’outil, l’entretien de la vie est devenu pour l’homme activité. Et projet tandis que dans la maternité la femme demeurait rivée à son corps, comme l’animal. C’est parce que l’humanité se met en question dans son être c’est-à-dire préfère à la vie des raisons de vivre qu’en face de la femme l’homme s’est posé comme le maître; le projet de l’homme n’est pas de se répéter dans le temps : c’est de régner sur l’instant et forger l’avenir. C’est l’activité mâle qui créant des valeurs a constitué l’existence elle-même comme valeur; elle l’a emporté sur les forces confuses de la vie; elle a asservi la Nature et la Femme».

On peut dire que la femme a conquis enfin, aujourd’hui, son égalité. Elle le mérite amplement, par son dynamisme et sa vitalité exemplaire, ainsi que par ses facultés qui se sont développées. Mais on le verra dans un prochain texte, elle reste trop souvent encore dans l’immanence (par contre, dans les premiers moments de l’amour elle peut être dans le transcendance lorsqu’elles échangent sur ses passions (romans, musiques, ect.). On voit souvent des filles brillantes et poétiques qui, avec l’âge et l’augmentation du salaire, s’embourgeoisent et se transforment en machine à consommer; ils finissent par s’identifier aux objets; du moins elles s’y perdent) Idem pour les hommes. La raison de ma critique est une déception : on croyait qu’avec l’éducation et l’égalité, les femmes en profiteraient pour entrer dans la transcendance. Mais c’est si rare que les possibilités de trouver une compagne de ce type est, à toute fin pratique, impossible, si on ne fréquente pas l’enseignement supérieur et la culture d’avant-garde.

Posté par karlus1972 à 16:30 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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