30 mai 2010

Castoriadis

Pour Cornélius Castoriadis, à presque toutes les époques et dans presque la totalité des premières civilisations, les sociétés se sont instituées à partir de la clôture du sens hérité, et non pas grâce à l’interrogation, qui, elle, se manifestera plus tard dans l’histoire. L’homme étant un être qui a besoin de sens pour agir et pour fonder sa collectivité sur des règles et des coutumes, en premier lieu, et par la suite sur des lois et une constitution, il en résulte que c’est prioritairement sur le passé des héros fondateurs et sur les règles qu’ont laissé les sages que se fonderont les institutions. Dans ce cas précis, l’homme n’est pas autonome, puisqu’une grande part de sa conduite et de ses activités lui viennent du passé et de l’héritage des grands textes : la Bible, le Coran, etc.

La plus grande partie de l’histoire et de la préhistoire se déroule ainsi sous le registre de l’hétéronomie. Castoriadis emploie l’expression de la clôture du sens, puisque le sens nous vient de codes qui indique aux hommes la presque totalité de leurs activités et aussi ce à quoi ils doivent penser à propos des dieux et du sacré. En quelque sorte, le terme indique que le sens n’est pas recherché par la réflexion libre et délibérative. La coutume est la coutume et la loi est la loi ; il n’y a rien à y redire.

Par contre, arrivera un moment dans l’histoire ( la Grèce au 7ième siècle avant J.-C.) où naîtra simultanément la politique et la philosophie. Il se produit alors la rupture de la clôture et l’auto-instauration du sens par la réflexion et la confrontation des positions des individus. La faculté qui permet cette activité révolutionnaire est l’imaginaire radical. Loin de donner uniquement de la fiction et du récit mythique, l’imagination permet de concevoir une organisation sociale qui permettra aux individus de vivre avec une relative autonomie. L’organisation politique tendra, à ce moment, à inclure la capacité qu’a le citoyen à examiner certaines activités, certains événements et à y apporter une solution qui manifeste le pouvoir rationnel de détermination. Cette forme de gouvernance, on le sait, donnera lieu à la démocratie athénienne. Forme unique et institution particulière qui encouragent l’autonomie des citoyens.

Pour ce qui en est de la naissance de la philosophie, qui s’est affranchi de la pensée mythique, elle commence avec la question : que dois-je penser ? "Mais dire : que dois-je penser ?, c’est ipso facto mettre en cause et en question les représentations instituées et héritées de la collectivité, de la tribu, et ouvrir la voie à une interrogation interminable." Cette activité de la pensée mènera à l’autonomie. Qu’est- ce que cette autonomie ? : se donner à soi-même ses règles et ses lois. Et évidemment, faire de même avec les lois sociales et les institutions; chaque homme ayant le pouvoir et la possibilité d’observer les lois et de les remettre en question tout en en proposant d’autres plus légitimes.

Démocratie et autonomie

La démocratie que nous connaissons n’est plus la démocratie athénienne. En quoi est-elle si différente ? Il faut faire, pour y répondre, une distinction sémantique. Il y a l’épistémê (la science, la connaissance), la technê (la technique, le savoir-faire des différents métiers) et la doxa (l’opinion). Tout dépend, dès lors, des différents métiers et activités. Si l’on veut construire un bateau ou des bâtiments on choisira (élira) celui ou ceux qui possèdent le savoir-faire et la technique pour mener à bien ces entreprises. S’il est question de guerre, les citoyens éliront celui qui semble le plus doué en stratégie militaire : Périclès, par exemple. Par contre, pour certaines fonctions (magistrats) qui ne demandent pas d’expertise, mais plutôt du jugement, les athéniens tiraient au sort pour savoir qui occuperait ce poste pour un certain temps prédéfini. Dans ces fonctions particulières les individus auront alors à convaincre leurs concitoyens qui, eux, auront à juger selon leurs opinions. Et c’est justement ce qui encourage l’autonomie de la raison et l’auto-institution des lois. (Il faut ajouter que ce qui légitimise le principe de la majorité, lors de votations, est l’exacte équivalence de toutes les opinions; chacune se valant.) En d’autres mots, la politique, pour une large part était, pour les Athéniens, affaire d’opinions, et non d’expertise. Il pouvait en être ainsi dans une société ou les membres avaient la possibilité de prendre le temps de délibérer, puisque la grande partie des activités productives étaient le lot des esclaves. Pour nous, ce n’est plus le cas. Les citoyens n’ayant plus le temps pour se livrer à la politique, nous sommes donc dans une démocratie représentative, et non plus dans une démocratie directe.

Par contre, "il faut remarquer que le premier qui ose se présenter avec des prétentions à une épistémê politique est évidemment Platon. C’est Platon qui proclame qu’il faut en finir avec cette aberration que constitue le gouvernement par des hommes qui ne sont que dans la doxa, et confier la politeis et la conduite des affaires à des possesseurs du vrai savoir, les philosophes." Malheureusement pour la démocratie, à l’époque de Platon, celle-ci avait déjà dégénérée en une suite de régimes tous déficiants et ne répondant plus à l’autolimitation.

Justement, pour pouvoir fonctionner, la démocratie à besoin de limitations, et les citoyens, se donnant leurs propres règles, doivent s’autolimiter. "Le problème fondamental de la démocratie est celui de l’autolimitation, problème directement issu de la perte de toute signification substantielle : les significations héritées, en étant mises en question, s’ouvrent aux doxai, mais, en retour, ne peuvent plus indiquer comment et jusqu’où agir." Et "la liberté, c’est l’activité. Elle est une activité qui en même temps s’autolimite, c’est-à-dire sait qu’elle peut tout faire, mais qu’elle ne doit pas tout faire."

Il en va de soi que pour Castoriadis la société dans laquelle nous vivons ne parvient plus à s’autolimiter.

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Le sens de la vie

La question du sens de la vie est sinon une des plus importante, du moins comme elle nous intéresse tout autant que nous sommes, on est en droit d’affirmer qu’elle est la réflexion par excellence. Parti de l’ouvrage de Adler, La connaissance de l’homme, on doit compléter et terminer ses observations par son testament, Le sens de la vie. Bien qu’un peu décevant, ce texte nous offre des pistes pour méditer et comprendre ce sur quoi doit s’appuyer l’homme pour espérer être heureux. Comme d’habitude, mon interprétation de cet ouvrage sera très libre. Aussi j’y mettrai quelques observations personnelles.

Pour commencer, posons-nous la question suivante : y a-t-il un sens à la vie? Pour pouvoir y répondre, il faut nuancer quelque peu. Comme certains l’ont mentionné, il se pourrait que la vie soit absurde. Car si on cherche des raisons ou une seule raison qui explique le phénomène de la vie humaine, nous sommes obligés d’avouer, qu’hormisArbres le discours de la religion et certaines philosophies, la vie n’a pas de véritable finalité rationnelle. Il existe certes des règles comme l’instinct de reproduction et la sélection des caractères les mieux adaptés à la vie terrestre, mais cela ne nous fournit aucun appui pour déterminer la finalité entendue comme sens. Il nous faut donc introduire une distinction précieuse. Si il y a un sens, il se pourrait qu’il se divise en sens personnel et en sens collectif, social.

Commençons par le sens personnel ou plutôt expérienciel. Qu’est-ce qui dans la vie d’un homme procure une sensation, une expérience vécue, assez forte pour devenir signifiante de plénitude? Contrairement à ce que pourraient prétendre certains philosophes, ce n’est pas une manifestation de raison, mais c’est plutôt des épisodes de sensations qui permettent une forme de réconciliation avec le monde, notre vie et nos attentes ou nos espérances. Cette sensation, cette expérience fondamentale est évidemment la joie. On se trompe souvent lorsque l’on dit que l’on n’est pas heureux. Il faudrait peut-être, sans doute, s’avouer que nous sommes en faite que trop peu souvent joyeux. Lorsque nous employons l’expression la recherche du bonheur, c’est pour caractériser un ensemble d’états dans lesquels nous ne sommes pas inquiets, préoccupés et contrariés. Et il y a deux moments ou phénomènes où cela se produit : la douce tranquillité de l’esprit et la joie. S’il existe un sens à la vie, c’est donc dans le fait qu’il faut espérer être le plus souvent et le plus longtemps possible sous l’emprise de la joie. Voilà en quelque sorte pour le sens personnel de la vie. Il faut maintenant trouver un point de liaison qui nous attache à la collectivité.

Ici ce sera Adler qui va nous aider à comprendre. De manière assez expéditive, il nous propose trois dimensions pour répondre à la question. C’est la société, la profession et l’amour. Recommençons dès le début. Tout enfant est confronté à son sentiment de faiblesse et d’infériorité. Petit nous ne pouvons pas tout ce que peut l’adulte. Il y aura donc frustration dans un premier temps. Mais au fil de l’apprentissage et de l’âge, l’enfant prendra normalement de l’assurance et de la satisfaction de pouvoir réaliser des choses qui lui étaient impossibles hier. Il devra donc quitter son sentiment d’infériorité à condition qu’il se débarrasse du phantasme de toute puissance. On connaît l’attrait qu’exerce les super héros sur la vie infantile. D’une part il comprendra qu’il ne peut pas tout ce qu’il désire, et d'autre part qu’il existe une vie commune, à laquelle il doit se conformer : le respect, le partage, les devoirs et les obligations. Bref le fameux principe de réalité chez Freud. Une fois tout ceci intégré il pourra concevoir qu’il est une personne unique et qui à de la valeur. Si ce n’est pas le cas, il continuera à nourrir son sentiment d’infériorité qui se surcompensera probablement par un complexe de supériorité : il voudra écraser les autres. Dans le cas où tout a bien fonctionné, qu’elles seront les paramètres qui renforceront son sentiment de valeur, la bonne estime de soi? Ce sera la réalisation des trois dimensions déjà formulées. -La société: il nous faut manifester de l’empathie, de la sympathie, de l’entraide, de l’écoute, de la solidarité, autrement dit de l’assistance. Adler va jusqu’à parler de sentiment de communion avec l’espèce humaine. -La profession : étant donné la division du travail, notre rôle est d’accomplir des tâches qui profiteront à la société, qui l’enrichiront. Il faut donc tenter de s’épanouir tout en travaillant pour donner un sens à notre vie active. -L’amour : le véritable amour entre deux êtres se manifeste avec de la camaraderie pour dédramatiser et dépassionner la relation.

Ainsi, comme il a été mentionné, dès l’introduction, il y a deux façons de traiter la question du sens de la vie. La première, personnelle, est une série d’expérience vécue sous la forme de la joie. La seconde, collective, est le sentiment d’avoir de la valeur personnellement et au sein de la société, en manifestant notre union sous forme de communion, en trouvant notre vocation dans le travail et en vivant l’amour serein.

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Alfred Adler (La connaissance de l'homme)

"Se connaître et se comprendre soi-même,
telle est la condition primordiale du bonheur."

Tout comme le dit, non sans une certaine ironie, Descartes, le jugement est la chose la mieux partagé, chez l’homme. On peut bien dire à quelqu’un qu’il manque de mémoire, mais il est impossible de lui dire qu’il manque de jugement; ce serait une grave offense. Aussi bien le traiter de sot.

Pour Adler, à la manière du conseil que donna Socrate, la connaissance de soi est absolument fondamentale pour parvenir au bonheur. On pourrait, en quelque sorte, dire qu’il faut connaître l’Homme en nous. Mais il y a un problème: c’est la double ignorance: penser que nous savons, alors qu’en fait nous ne savons pas que nous ne savons. "(D’aucuns), bien que n'ayant pas fait d'études, se tiennent pour des connaisseurs d'hommes; il s'en trouve (beaucoup) qui éprouveraient au premier abord un sentiment de contrariété, si on voulait les inciter à faire des progrès dans leur connaissance de l'homme."

Il nous faut, pour pouvoir se connaître, avoir reconnu la valeur des hommes. Ce qui veut dire, que l’on y parvient "soit par l'expérience de (notre) propre détresse d'âme, soit en sympathisant avec celle d'autrui". Cette forme de savoir, "cette science exige de la modestie, (car il nous faut exclure et combattre nos) connaissances prématurées ou superflues".

Mais il y a bien un obstacle supplémentaire qui se présente : on a beau se connaître, mais il faut aussi savoir ou avoir le courage de se transformer lorsque nous sommes fautif ou dans l’erreur.

Le connaisseur

Dans certaines circonstance nous éprouvons une forme de responsabilité : celle de vouloir changer autrui. "Changer un individu, l'entreprise n'est donc pas des plus aisées; il y faut apporter de la circonspection et de la patience, il faut avant tout écarter toute vanité personnelle, car autrui n'a nullement l'obligation de servir à nous faire valoir."

"Il n'est pas douteux que les gens se comporteraient bien mieux les uns envers les autres, qu'ils se rapprocheraient beaucoup plus, s'ils se comprenaient davantage." Pour Adler ce serait tout de même un des meilleur moyens de ne pas se tromper mutuellement.

Mais que nous faut-il connaître au juste? "Il (nous) faut avoir la capacité de reconnaître tout ce qu'il y a d'inconscient dans l'existence, tous les déguisements, dissimulations, masques, ruses, malices, afin d'y rendre attentifs ceux qui y sont exposés, et de venir à leur aide", et aussi de nous en prémunir nous-mêmes. Il en va de soi que nous ne pourrons y parvenir en instaurant que des principes théoriques. Il nous faut constamment revenir à l’observation des faits. "Nous ne pouvons vivifier vraiment cette science qu'en pénétrant dans la vie et en y examinant et appliquant les principes acquis." Il faut dire que notre éducation nous a communiqué fort peu de connaissances à ce sujet. "Il n'existe, d'ailleurs, pour la culture de la connaissance de l'homme, aucune tradition. Pas de doctrine, dans ce domaine; on en est encore au même point où se trouvait la chimie quand elle se réduisait à l'alchimie."

Pour l’auteur, le type d’individu le plus à même de parvenir à découvrir et à connaître l’homme est le pêcheur repentant. "Celui qui, ou bien était présent dans tous les égarements de la vie psychique et s'en est libéré, ou bien en est passé à proximité." Ainsi pour que Socrate devienne un grand connaisseur d’hommes, il fallut qu’il se trompa souvent pour prendre conscience qu’il ne savait pas ou qu’il ne savait que trop peu de choses. Le meilleur connaisseur de l’homme sera celui qui aura traverser toutes les passions. "Si nous nous demandons d'où cela vient, il faut reconnaître qu'un homme qui s'est élevé au-dessus des difficultés de la vie, en s'arrachant aux bourbiers, qui a trouvé la force de rejeter tout cela derrière soi et de s'élever en y échappant, sera nécessairement celui qui connaîtra le mieux aussi bien les bons que les mauvais côtés de l'existence."

Il semble donc que soit imparti un devoir, une mission à ceux qui auront cherché et trouvé la connaissance de l’homme; soit celle qui "consiste à briser les cadres où (les) hommes sont enfermés, pour autant que ces cadres s'avèrent non appropriés à la vie; il faut leur ôter la fausse perspective qui les fait errer dans l'existence, et leur en présenter une autre, plus adéquate à la vie collective et aux possibilités de bonheur que peut comporter leurs existences".


L’âme et la vie psychique


L’âme, qui ne peut être attribuée qu’aux animaux supérieurs, se caractérise par le mouvement. Seuls les êtres se mouvant possèdent les caractéristiques de la volonté. C’est-à-dire la capacité d’interréagir sur les événements et les situations qui leur sont offerts pour assumer leur perpétuation et leur survie. Ce qui nous porte à dire que l’âme agit selon des buts. Chez l’homme, la richesse de la vie psychique et de l’esprit introduit un objectif tout à fait particulier. Selon les différents points de vue la finalité de la vie se résume en contentement, en joie ou en béatitude.

Mais d’une certaine manière l’homme est "un être inférieur. Mais cette infériorité qui lui est inhérente, dont il prend conscience en un sentiment de limitation et d'insécurité, agit comme un charme stimulant, pour découvrir une voie où réaliser l'adaptation à cette vie, où prendre soin de se créer des situations dans lesquelles apparaîtront égalisés (désactivés) les désavantages de la position humaine dans la nature". Cette infériorité, il la surmonte par l’association, la vie commune de groupe et l’esprit de solidarité. "Seule la vie collective permet à l'homme, par une sorte de division du travail, d'affronter des tâches où l'individu isolé aurait fatalement succombé. Seule la division du travail (est) en état de procurer à l'homme des armes offensives et défensives et d'une manière générale tous les biens dont il (a) besoin pour se maintenir et que nous comprenons aujourd'hui dans la notion de la culture." "Il n'y a dans l'histoire de la culture humaine aucune forme de vie qui ne serait menée socialement. Nulle part des hommes n'ont paru autrement qu'en société."

"Le genre humain, lui aussi, sert à ce but de l'association; de là vient que l'organe psychique de l'homme soit tout pénétré des conditions d'une (vie collective)." L’homme "n'est pas assez fort pour pouvoir vivre seul. Il ne saurait offrir à la nature qu'une résistance minime; il a besoin d'une plus grande masse de secours pour assurer sa subsistance, pour s'entretenir".

C’est ici qu’apparaît la fonction du psychisme. "Seul l'organe psychique pouvait apporter un secours vraiment rapide, remplaçant ce qui manquait à l'homme comme valeur organique." "(…) La société jouait aussi un rôle essentiel, il fallait que, dès le début, l'organe psychique comptât avec les conditions de la collectivité. Toutes ses capacités se sont développées sur une base portant en soi le trait d'une vie sociale."

La vie en société permis que se développa le langage et la logique, comme processus de compréhension générale. "La pensée logique n'est possible que si elle dispose du langage, qui seul, en permettant la formation de notions, nous met en mesure d'admettre des distinctions et d'établir des conceptions qui ne soient pas propriété privée mais bien commun." "Nous arrivons ainsi à reconnaître que les notions de raison, de logique, d'éthique et d'esthétique n'ont pu prendre naissance que dans une vie collective des hommes, mais qu'en même temps elles sont les moyens de liaison destinés à protéger la culture contre toute décadence."

Les problèmes et obstacles à la condition de l’homme

On peut dire qu’un des premiers sentiments de l’enfant est le sentiment d’infériorité par rapport au monde ambiant des adultes. Adler traite brièvement de cette question dans le chapître Compensation du sentiment d’infériorité, tendance à se faire valoir et à la supériorité. Parce que l’enfant veut être apprécier, il tentera de trouver des moyens d’être reconnu et valorisé. "Dès les premières années de l'enfance, (se manifeste) le désir de se pousser au premier rang, d'obliger l'attention des parents à se porter sur vous. Tels sont les premiers indices de cette impulsion ouverte à être apprécié, estime, qui se développe sous l'influence du sentiment d'infériorité et qui amène l'enfant à se fixer un but où il apparaîtra supérieur à son milieu ambiant." En quelque sorte, ce sentiment d’infériorité aura comme corélat de nous familiariser avec la notion de but et d’objectif. "La faculté psychique de tendre à un but n'est donc pas la simple forme de nos considérations ; elle est ainsi un fait fondamental." Il y a toutefois un problème qui se pose. Celui de la puissance. "Quant à savoir comment l'impulsion à la puissance, ce mal le plus lancinant pour la culture humaine, peut être affronté et activement retourné de la manière la plus profitable, la difficulté provient de ce qu'à l'époque où cette tendance apparaît, il est malaisé de s'entendre avec l'enfant. Bien plus tard seulement on pourra commencer à produire de la clarté et à intervenir dans un développement défectueux, pour l'améliorer. Cependant la coexistence avec l'enfant offre déjà la possibilité d'agir en ce sens, si l'on s'applique à développer le sentiment de communion humaine, présent en chaque enfant, de telle sorte que l'impulsion à la puissance ne risque plus de prédominer." Cette impulsion à la puissance, les enfants la vivent avec une certaine culpabilité ou du moins tente-t-il de la dissimuler. " Ils la dissimulent et c'est secrètement qu'ils cherchent à la mettre en oeuvre, sous le couvert de leur bonne volonté et de leurs sentiments affectueux. Ils évitent avec pudeur d'être surpris sur le fait. L'impérieuse soif de puissance non contrariée, qui s'efforce d'aller redoublant, produit des désordres dans le développement de la vie psychique enfantine, en sorte qu'exacerbée, la volonté de conquérir sécurité et pouvoir peut faire dégénérer le courage en effronterie, l'obéissance en sournoiserie et la tendresse en une ruse destinée à faire céder les autres, à obtenir d'eux obéissance et soumission; tous les traits du caractère sont ainsi susceptibles d'adjoindre à leur nature ouvertement manifestée un appoint d'astucieuse poursuite de la supériorité."

Il est certain que l’enfant doit se sortir de son sentiment d’infériorité, sinon il mésusera du penchant à surutiliser la puissance. L’éducation devient ainsi une façon de l’aider à sortir de son insécurité, en lui permettant d’acquérir des savoirs faire utiles et pratiques et de lui permettre d’avoir un optique de considération pour autrui. "Ainsi se réalisera l'issue, la compensation, que l'enfant cherche pour son sentiment d'infériorité."

Si le sujet ne trouve pas à résoudre son sentiment d’infériorité il se produira une surcompensation maladive. "Tels sont avant tout la vanité, l'orgueil et, une impulsion à surpasser les autres à tout prix, ce qui peut aussi se présenter de telle sorte que les intéressés, sans tendre eux-mêmes toujours plus haut, se contentent de l'abaissement d'un autre. La distance, la grande différence entre eux et autrui, leur importe alors par-dessus tout. Au demeurant, la position ainsi prise envers la vie ne trouble pas seulement l'entourage; elle laisse au sujet lui-même une impression désagréable, puisqu'elle le pénètre tellement des ombres de la vie qu'il ne saurait voir éclore aucune joie authentique." Il en résultat que l’enfant commencera très tôt à manifester "une conception pessimiste du monde".

Finalement, vaincre le désir de puissance et le sentiment d’infériorité apparaîtra comme une mesure qui fera paraître la vie comme valant d'être vécue.

Nous comprendrons aussi que "la faculté psychique de tendre à un but n'est donc pas la simple forme de nos considérations ; elle est ainsi un fait fondamental".

La difficulté d’être femme

Avant de parler du problème féminin, il faut tirer les conclusions de ce qui a été dit précédemment. Premièrement, et ce n’est pas explicitement dit dans l’ouvrage d’Adler, le sentiment de puissance, inhérent à tout enfant, doit se transformer et se tempérer. Ce sentiment doit se modifier pour devenir l’obligation d’avoir l’impression d’être en contrôle, bref, d’avoir le contrôle sur notre propre vie. Évidemment, il ne serait être question d’élargir indûment ce contrôle pour qu’il s’exerce sur autrui. L’autre devant lui aussi manifester son propre contrôle sur lui-même. Ceci se comprend aisément, car il n’y a rien de plus déstabilisant que de perdre le contrôle.

Deuxièmement il faut mentionner que le sentiment d’infériorité que l’enfant éprouve face aux adultes qui peuvent plus que l’enfant doit disparaître avec le temps lorsque les moyens de celui-ci s’affinent et s’augmentent. C’est dire toute l’impossibilité que vivent chacun de nous devant des situations où l’on se retrouve en position d’infériorité. On connaît la suite, la résultante : la surcompensation. Tout être humain aura dans ce cas précis l’obligation de se révolter.

Et c’est ici qu’apparaît la problématique féminine. Durant l’enfance, les parents auront tendance à permettre davantage aux garçons. Dans d’autres cas ils mentionneront que ce n’est pas pareil pour ton frère. Pire encore, les parents, dans certains cas, feront davantage d’effort pour que les garçons en viennent à occuper une place avantageuse dans la vie. Il y a aussi le discours qui invite les fillettes à être moins combatives et plus passives, plus disciplinées. On prépare ainsi les jeunes filles à occuper un rôle secondaire lorsqu’elles fonderont un foyer, l’emphase étant mise sur l’homme, le père. Heureusement, aujourd’hui, ces mauvaises tangentes dans l’éducation des enfants ne se manifestent plus autant que par le passé. Il n’en demeure pas moins que les fillettes auront tendance à se révolter lorsqu’elles seront confronté au sentiment d’infériorité. Certaines utiliseront, de manière exagérée, la séduction pour reprendre le contrôle sur les hommes, mais c’est évidemment une impasse, car elle continue et perpétue le sentiment de puissance originelle, non civilisée.

"L'on doit donc garder présente à l'esprit les difficultés inhérentes au développement psychique des jeunes filles, pour se convaincre qu'il serait illusoire d'attendre une pleine réconciliation de la femme avec la vie, avec les réalités de notre civilisation et les formes de notre vie commune, aussi longtemps que ne lui sera pas garantie l'égalité avec l'autre sexe." "Ce qu'il faut que la culture nous procure au plus tôt, ce sont des modes d'éducation féminine, qui produisent une meilleure réconciliation avec la vie."

Pour permettre que les tensions soient minimes entre hommes et femmes au sein du couple et dans la famille, il faut donc que les deux individus aient le contrôle sur leur vie et qu’aucune des deux personnes ne manifeste un sentiment de supériorité au dépend de l’infériorité de l’autre, de sa perte de contrôle. Car "la marque caractéristique d'une réconciliation, d'une égalisation des deux sexes n'est autre que l'esprit de camaraderie".

Le besoin de supériorité

Parmi les affections constantes, le besoin, le désir et l’objectif de se sentir supérieur est constant et universel chez l’homme normalement constitué. Mais c’est une question de degré, car ce sentiment ne doit pas dégénérer et finir en despote désir de supériorité face et contre autrui. Ainsi nous éprouvons un sentiment de supériorité quand nous nous avons un plein contrôle de soi alors que d’autres êtres, des proches perdent le contrôle. Le sentiment de communion aidant, dans les situations avec nos proches et nos intimes lorsque l’on constate que l’autre est en détresse parce qu’il perd le contrôle, il nous vient tout naturellement le réflexe d’aider cet être aimé à reprendre le contrôle de sa vie.

Il ne serait pas indu et exagéré de considérer que le principal ingrédient contribuant au bonheur est le sentiment de supériorité, qui est une forme de fierté d’être arrivé où nous sommes.

Cette conclusion à laquelle j’arrive est toute personnelle, car il semble que pour Adler le sentiment de supériorité est néfaste et entrave le sentiment de communion. "Finalement nous sommes arrivés - et ce fut notre seconde norme pour juger un caractère - à constater que les forces dont le sentiment de communion humaine est le plus fortement exposé à subir l'action hostile, sont des mouvements exprimant l'impulsion à la puissance et à la supériorité."

Je crois, pour ma part que la volonté de puissance est saine si elle ne devient pas prédominante. Autrement dit, l’empathie et le sentiment de communion peuvent cohexister avec le sentiment de supériorité.

Mais sa position n’est pas si claire. Il dit ainsi que "les différences entre les individus sont conditionnées par l'intensité du sentiment de communion humaine et de la tendance à la puissance, facteurs qui s'influencent mutuellement". Il semblerait que pour lui le sentiment de communion doit corriger le sentiment de supériorité. Pour ma part, je crois que le sentiment de puissance est inévitable et pas nécessairement néfaste. Redisons-le c’est une question de degrés.

Ses propos sur la vanité nous ouvrent une certaine piste. "Aussitôt que prédomine la tendance à se faire valoir, elle provoque dans la vie psychique une tension accrue, en sorte que l'individu conçoit plus nettement son but qui lui vaudra puissance et supériorité, et qu'il s'applique à l'atteindre par des mouvements renforcés. Sa vie devient comme l'attente d'un grand triomphe. Un tel homme ne peut que perdre le sens de l'objectivité, du réel, puisqu'il perd le contact avec la vie et se préoccupe continuellement de savoir quelle impression il produit sur les autres, ce que les autres pensent de lui."

Dans ce cas précis, une nuance s’impose. Il n’est sans doute pas néfaste d’aspirer à la reconnaissance des pairs, à savoir ce que vaut notre travail selon le jugement de nos pairs compétent dans le domaine. Par contre, le désir de célébrité devient maladif et négatif puisqu’il vise la célébrité narcissique et la tendance immature à vouloir savoir quelle impression nous suscitons chez les autres.

"Lorsqu'elle dépasse un certain niveau, la vanité devient extrêmement dangereuse. Indépendamment du fait qu'elle contraint l'individu à se dispenser en une variété d'entreprises inutiles visant plus au paraître qu'à l'être, qu'elle le porte à penser avant tout à soi, à ne tenir compte tout au plus que du jugement des autres sur sa personne, sa vanité lui fait aisément perdre le contact avec la réalité. Il se meut sans comprendre les relations humaines, sans cohésion avec la vie; il oublie ce que la vie réclame de lui, et ce qu'il aurait à faire, à donner, en sa qualité d'homme. Plus qu'aucun autre vice, la vanité est susceptible de détourner l'individu de son libre développement, car il se demande toujours si finalement apparaît pour lui un avantage."

Pour masquer et embellir la vanité on peut faire appel à l’ambition et mentionner que rien de grand n’aurait pu s’accomplir sans elle. Mais c’est un sophisme.  "Une objection courante se réfère aux grandes réalisations que l'humanité n'aurait pu mettre sur pied si elle avait ignoré l'ambition. Fausse apparence, fausse perspective. Aucun individu n'étant dépourvu de toute vanité, chacun possède aussi quelque pointe d'ambition. Mais ce n'est certainement pas cela qui peut donner la direction et conférer au sujet la force d'accomplir d'utiles productions. Celles-ci ne sauraient procéder que du sentiment de communion humaine. Une œuvre de génie n'est pas possible si, d'une manière ou d'une autre, la communion humaine n'a été prise en considération." Encore ici l’on constate que pour Adler prime la noblesse et l’efficace du sentiment de communion.

Il était donc important de terminer avec la vanité, puisqu’elle est si fréquente et si nuisible que "le développement hypertrophié de l'ambition et de la vanité fait obstacle au progrès régulier de l'individu, contrarie ou même rend impossible le développement du sentiment de communion humaine".

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